« Valéry Giscard d’Estaing incarne une espèce de “rétro-modernisme”, une vision assez traditionnelle de la modernisation de la vie politique »

TRIBUNE

L’annonce de la mort de Valéry Giscard d’Estaing a été l’occasion, pour de nombreux médias, de mettre en scène la modernité de son style de pouvoir et de sa gestion médiatique, et le caractère réformateur de sa politique. Cette perception repose sur

un décalage de perspective et des effets d’inertie historique. En effet, la « modernisation » apparente du style présidentiel repose paradoxalement sur une appartenance confiante aux élites et l’instauration d’un nouveau rapport aux médias, bien davantage que sur des transformations profondes.

L’emploi de nouveaux codes politiques est inspiré de John F. Kennedy et d’un voyage aux États-Unis en 1962, comme la mise en scène de la jeunesse, d’une certaine décontraction, le fait de s’afficher dans sa vie quotidienne et en famille, faisant du sport, rencontrant des familles rurales ou des ouvriers… Si ces éléments témoignent d’une « modernité » apparente, c’est d’abord en comparaison avec le style souvent très officiel, voire guindé ou déclamatoire qui l’ont précédé, et surtout, cela repose sur une attitude de supériorité sociale maîtrisée. Car c’est paradoxalement l’appartenance aux plus hautes couches de la bourgeoisie, et le cursus honorum d’un énarque polytechnicien passé par les plus prestigieuses écoles du pouvoir politique, technique, économique et administratif, qui le placent en position d’adopter ces innovations.

LE DÉCALAGE AVEC L’OPINION PUBLIQUE

L’aisance conférée par cette supériorité sociale lui permet de se montrer dans des situations plus triviales. Néanmoins, derrière cet assouplissement apparent des conventions s’exprime l’habitus – le comportement – d’un grand bourgeois, dans sa manière de se tenir, son langage corporel, toujours un peu rigide, sa diction, légèrement chuintante, qui marque cette appartenance, le rapport aux autres, distant malgré la volonté de proximité…

C’est d’ailleurs cette contradiction entre une stratégie de présentation de soi moderniste et des codes sociaux intériorisés et extériorisés beaucoup plus classiques voire traditionnels, qui creusera ensuite le décalage avec l’opinion publique. Mais avant, cette posture modernisatrice rencontre les attentes des médias, notamment de la radio et de la télévision, qui se sont déjà largement autonomisés avec la fin de l’ORTF en 1974 et cherchent à instaurer de nouvelles relations avec le pouvoir (proximité, rôle de l’image, codes de l’interview et du libre-échange…). Ils contribueront donc, pendant un temps, avant que d’autres « affaires » ne prennent le dessus, à la mise en scène présidentielle.

IL PRÉPARE LA RÉVOLUTION CONSERVATRICE DES ANNÉES 1980

Au-delà de ce style et de cette image « moderne », c’est également la politique réformatrice attribuée à VGE qui repose largement sur un effet de perspective historique. Certes, il a légiféré sur le droit de vote à 18 ans, l’interruption volontaire de grossesse, le divorce par consentement mutuel et les droits des femmes, il a libéralisé de nombreux secteurs (comme les médias), mais d’abord dans un contexte historique et avec un rapport de force social qui le lui imposait.

Dans la foulée de 1968, avec de nombreux acquis sociaux mais également avec de nombreuses mobilisations qui perdurent, la CGT et le PCF qui n’ont jamais été aussi puissants, des mouvements contestataires qui se radicalisent, des mouvements féministes qui prennent leur essor, un rapport de force social encore favorable aux salariés… on peut penser que c’est d’abord l’importance et l’inertie de ce rapport de force, voire la peur du débordement, qui sous-tendent l’adoption de ces réformes sociétales. Mais paradoxalement, on l’oublie souvent, ce septennat prépare la révolution conservatrice des années 1980. Et surtout l’adoption des référentiels de la dérégulation de l’économie, de la flexibilité du marché du travail, du désengagement de l’État…

MODERNISME ET SURVIVANCE DE CODES TRADITIONNELS

C’est donc une espèce de proto-néo-libéralisme qui est mise en œuvre à la fin des années 1970, bien loin de la vision enchantée des réformes sociales voire sociales-démocrates que nous louent certains médias aujourd’hui. Le style de Valéry Giscard d’Estaing opère donc un mixte paradoxal entre une stratégie modernisatrice et une survivance profonde de codes très traditionnels liés à une appartenance aux plus hautes élites sociales et politiques. Et la politique qu’il a menée repose sur un effet d’inertie voire de contretemps, entre la force des mouvements sociaux qui imposaient des réformes, et la préparation souterraine de la révolution néolibérale à venir. C’est cette double contradiction qui à la fois fera son succès, y compris médiatique et posthume, et causera sa perte.

À la manière dont le « rétro-futurisme » reprend les codes passés de la modernité, la mise en scène d’un avenir innovant provenant d’une époque révolue, VGE incarne une espèce de « rétro-modernisme », de vision paradoxalement assez traditionnelle de la modernisation de la vie politique, couplée à une politique de libéralisation économique apparemment nouvelle mais qui prend ses racines au XIXe siècle.

Le site de Cégolène Frisque.
Cégolène Frisque (Maîtresse de conférences en sociologie à IUT de la Roche sur Yon, laboratoire Arènes et docteure en science politique)